Citoyens Clandestins, la série

Nous avons vu la série de Laetitia Masson, librement adaptée de Citoyens clandestins de DOA (Série Noire). Retour sur ces quatre épisodes disponibles sur Arte.

Citoyens clandestins : du roman à la mini-série

On avait rêvé d’une série de Dominique Manotti & DOA, cela ne s’est malheureusement pas fait, mais nous nous sommes réconfortés avec l’excellent L’Honorable Société (Série Noire). DOA et Michaël Souhaité auraient pu en réaliser une, mais, pareil, le projet a sombré. Ils l’expliquent très bien en fin de Rétiaires(s) (Série Noire), excellent roman, fruit de ce projet avorté, mais uniquement écrit par DOA. C’est vous dire la montée d’excitation à l’annonce d’une série adaptée de Citoyens clandestins, a fortiori réalisée par Laetitia Masson.




Laetitia Masson, pour nous, c’est la formidable réalisatrice de vidéos pour le magazine Blow Up où elle ausculte de façon personnelle l’œuvre d’un artiste de cinéma (Michael Mann, Maggie Cheung, Colin Farrell, David Fincher…). Nous ne connaissions que ça d’elle au moment de visionner la série Citoyens clandestins qu’elle a réalisée pour Arte.

Précisons d’entrée de jeu que nous ne ferons pas que comparer cette mini-série de quatre épisodes au roman. Ce n’est pas faute de l’avoir lu plusieurs fois, c’est juste que depuis notre dernière lecture, de l’encre a coulé sur les pages et que nous n’avions pas en tête précisément tout le déroulé de Citoyens clandestins. Juste le souvenir d’une lecture addictive et explosive, dont le rythme ne fléchit pas sur 700 pages et, comme à chaque fois qu’on en parle, une furieuse envie de le relire – mais, comme toujours, le temps nous manque pour nous y replonger. De toute façon, l’enjeu n’est pas là, il est indiqué dans le générique de la série : « Librement adapté de l’œuvre de DOA » et nous savons bien ce que veut dire cette précision, cette ode à la licence créative.DOA - Citoyens clandestins - Série Noire- Folio - Série - Laetitia Masson - Arte

Un problème (d’absence) de durée

C’est certainement au budget que l’adaptation s’est jouée. En effet, dans le dossier de presse, parlant du projet, Laetitia Masson précise qu’elle n’a eu que très peu de budget. De fait, la série n’a que quatre épisodes de 52 minutes. Et c’est court, très court. Difficile en effet de réduire la densité de ce premier « monolithe » de DOA en moins de quatre heures. Finalement des choix scénaristiques ont été faits et une partie de la force du livre a été perdue en route.

Intelligemment, la réalisatrice a évacué toute la complexité des différents services en action, résumant le tout en une scène où le journaliste Rougeard explique la situation à Amel, l’apprentie journaliste, schéma à l’appui. C’est sec, concis, mais on comprend rapidement les champs d’action des DRM, DGSE et autres services, et cela suffit amplement.

Si le besoin de condenser l’histoire en 4×52 minutes a conduit la réalisatrice à simplifier l’histoire, cela a malheureusement conduit à un appauvrissement de différents personnages. Certains n’ont que peu de densité, sont à peine esquissés et, en l’état, difficile de ressentir quoi que ce soit pour eux. Heureusement, cela est en partie rattrapé par l’excellente teneur du casting.

Citoyens clandestins - série - Laetita Masson - Arte -DOA - Raphaël Quenard - Frédéric Pierrot
Frédéric Pierrot et Raphaël Quenard, Citoyens clandestins, Laetitia Masson ©Mika Cotellon

Si nous avons tous « notre » lecture de Citoyens clandestins, pour nous, l’axe central est Lynx/Servier. Or là, point ou très peu de Lynx en action avec son RIO (le lecteur MP3 de l’époque), un Servier inexistant et – attention spoiler – nous ne sommes même pas surpris de savoir qu’ils ne forment qu’une personne alors que, dans le livre, cela avait été la claque sidérale à la lecture d’une simple phrase à la fin de la seconde partie (vous savez, le genre de chose qui vous pousse à tout relire attentivement pour chercher la « faille » de l’auteur). Et le duo de journalistes Rougeard et Amel, bien que très présent dans la série, est réduit à une portion congrue.

La brièveté de la série a poussé la réalisatrice à faire de nombreuses scènes courtes. Le roman est dense, l’histoire avance sur de nombreux fronts et, pour s’y tenir, Laetitia Masson a enchainé une succession de pastilles, effleurant les situations sans s’y appesantir. C’est syncopé, cela avance, mais on perd souvent ce qui pouvait être la motivation des protagonistes, leur complexité, et pas mal de tension.

Enfin, on se doutait bien qu’il n’y aurait pas l’abondante playlist du roman, mais on espérait plus de musique accompagnant Lynx. On avait hâte de voir comment la musique scanderait les actions de Lynx et le fait qu’il n’y ait pas les titres que l’on retrouve dans le roman est bien dommage.

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Un très bon casting

La grande réussite de la série, c’est le casting. Laetitia Masson a réussi à s’entourer d’une belle pléiade d’acteurs.

Nous avions tiqué en voyant Raphaël Quenard au casting. La révélation masculine de l’année aux César 2024 nous semblait un peu jeune pour le personnage de Lynx/Servier. Mais surtout, que ce soit Servier ou Lynx, l’homme de l’ombre ne doit rien avoir qui permette de le reconnaître. Et Raphaël Quenard, quand même, ce sont une voix et une diction qui sont loin de passer inaperçues. Mais, pour la réalisatrice, c’était forcément lui, comme elle le dit dans le dossier de presse : « Quand je l’ai rencontré, je ne me suis pas retrouvé face à un acteur, mais face à une nature. Il est incroyablement charismatique, assez indomptable, avec un regard de “tueur”, mais avec aussi une poésie et une mélancolie qui m’ont convaincue. Je n’ai jamais douté. Ça n’aurait pas été lui, ça n’aurait été personne. J’étais convaincue qu’il pouvait donner au personnage du lynx une force, une humanité et une fragilité très tangible, moderne, touchante, mais âpre. Je ne voulais pas faire de romantisme autour de ce personnage. »
Elle a eu raison, il nous a étonné. On regrette vraiment que la série n’ait pas duré plus, que nous n’ayons pas eu plus l’occasion de le voir dans ce rôle, car nul doute qu’il aurait pu prendre de l’ampleur et convaincre entièrement qu’il avait une autre facette dans son talent d’acteur.

Citoyens clandestins - série - Laetita Masson - Arte -DOA - Gringe
Gringe, Citoyens clandestins, Laetitia Masson ©Mika Cotellon

Frédéric Pierrot en Steiner est parfait. Rasé, lunettes légèrement fumées, casquette, joli cuir, ce look lui va à ravir et nous change du vieux psy sage dans En thérapie.
Laurent Stocker est excellent en colonel Montana. Crédible comme toujours et looké parfait – heureusement moins que dans la récente série de Judith Godrèche, Icon of French Cinema.
Nicolas Duvauchelle, quant à lui, campe idéalement un chef de groupe qui cherche à éviter les manipulations qui gravitent autour de lui. Ses conversations avec son collègue joué par Stéphan Guérin-Tillié nous ont donné envie de revoir Le Procès Goldman de Cédric Kahn où ce dernier est parfait en président de cour.
Le duo de journalistes avec Nailia Harzoune et Pierre Arditi fonctionne parfaitement.

Plutôt adeptes de rock énervé, nous ne connaissions pas Gringe, que ce soit en tant qu’acteur ou rappeur, et c’est pour nous LA révélation de la série Citoyens clandestins. Il se fond parfaitement dans le rôle de Karim/Fennec et ses scènes sont à nos yeux les meilleures de la série, notamment celles de debriefing avec ses supérieurs où se concentre toute l’intensité du récit.

En tant que mordus de polar et de l’œuvre de DOA, nous ne sommes – et heureusement pour l’audimat – certainement pas le cœur de cible du public visé par la série. Laetitia Masson a réalisé son adaptation sous contrainte, alors, allez voir et faites-vous une idée. Il sera toujours temps de (re)lire le livre ensuite.

Pour aller plus loin

La série Citoyens clandestins est disponible sur arte.tv du 14 mars au 13 septembre 2024
Les Blow Up de Laetitia Masson
Les romans de DOA sont publiés à la Série Noire