Arrêtez-moi là ! de Iain Levison

arretez-moi-la-iain-levison

Le film Arrêtez-moi là ! de Gilles Bannier, avec Léa Drucker et Reda Kateb, sorti au début de l’année 2016, est tiré de l’excellent roman du même titre de Iain Levison. Cette sortie nous fait dire qu’il y a au moins 5 bonnes raisons de lire cet auteur si particulier.

 

film-arretez-moi-la-bNous ne devrions pas écrire cet article car tout le monde devrait avoir lu l’intégrale de l’œuvre de Iain Levison publiée chez les éditions Liana Levi – grâce leur soit rendue. Pour ceux qui auraient des manques, il est temps de lire cet auteur. Écossais ayant vite quitté son pays (l’auteur a des mots assez durs à ce sujet), Levison a vécu pas mal de temps aux États-Unis (avant de s’installer en Chine) dont il a tiré la matière de ses romans.
Il a fait 1001 boulots alimentaires qui ont donné son premier texte, Les tribulations d’un précaire, livre devenu culte sur le monde du travail. Il a gardé des États-Unis bon nombre de rencontres qui ont inspiré les personnages désespérés (Un petit boulot) ou de bras cassés (Trois hommes, deux chiens et une langouste) peuplant ses romans. Ses deux derniers livres (Arrêtez-moi là ! et Ils savent tout de vous), sous un air léger, traquent les failles et dérives des États-Unis (justice aveugle, poids des médias, désir de contrôle sécuritaire).

 

L’HUMOUR

Iain Levison a un humour fin et léger, en particulier dans la construction de ses personnages. Prenez Trois hommes, deux chiens et une langouste, il y a trois amis : Mitch, chef de rayon à Accu-mart, qui, sachant qu’il ne pourra jamais acheter ce qu’il vend avec sa paye misérable, préfère opter pour le vol, Doug son colocataire, « qui montre une tendance de plus en plus prononcée à vivre dans sa tête ». Et enfin, il y a Kevin, quelques mois passés en taule pour avoir cultivé du cannabis chez lui, en plein dans « les limbes de la maturité », ayant des problèmes à assumer son rôle de mari et de père (c’est tellement plus sympa de rester se défoncer sur le canapé avec ses potes) et qui a monté sa propre entreprise de promenade de chiens. Lorsque les trois amis font le point sur leur vie et décident qu’il vaut mieux basculer dans l’illégalité, cela ne semble pas être la meilleure des décisions…

 

LE MONDE DU TRAVAIL

Le monde du travail chez Iain Levison est omniprésent. Dans son premier livre (Les Tribulations d’un précaire), qui n’est pas un roman mais un texte autobiographique, il brosse avec humour ses déboires lors de jobs plus pourris les uns que les autres (la scène où il se trompe de tuyau pour livrer du fuel est sensationnelle). Puis, il réussit le tour de force de toujours tourner autour de ce sujet, mais sous des aspects différents : d’une manière noire dans Un petit boulot, en montrant comment l’absence de boulot peut pousser un homme à tuer, ou de façon plus humoristique, comme dit précédemment, en montrant comment les mauvaises conditions de travail peuvent pousser aux voies de l’illégalité.

 

 LES VALLÉES DÉVASTÉES

Dans Un petit boulot, Levison, en collant le plus possible à la psychologie de ses personnages, décrit parfaitement ce que sont devenues ces vallées prospères après les vagues de délocalisations sauvages. Ceux qui pouvaient partir le sont, ceux qui ne pouvaient pas sont restés, et tentent de survivre dans ces lieux abandonnés. A ce sujet, nous vous conseillons aussi de lire La reine de Pomona de l’excellent Kem Nunn. L’auteur, qui d’habitude écrit des livres noirs centrés sur le côté obscur des vagues surfées, revient ici humoristiquement sur la vallée de Pomona où il a grandi. Sous couvert d’une virée nocturne où des truands tentent d’enterrer l’un des leurs, mort par balles, il dresse le même constat désabusé de ces vallées dévastées aux usines fermées, magasins déshérités et lieux à l’abandon, où les portes sont murées et les fenêtres fermées par des panneaux en bois.

 

 LA JUSTICE AUX ÉTATS-UNIS

Ouvert avec un extrait de l’émission de télévision Larry King Live, le talk show le plus célèbre des Etats-Unis pendant 25 ans, Arrêtez-moi là explique simplement comment sous la pression médiatique les enquêteurs se satisfont pleinement du premier venu présentant les conditions pour être le suspect idéal – glaçant. L’auteur est intarissable à ce sujet, si vous avez l’occasion, allez l’écouter parler de Nancy Grace qui était commentatrice juridique dans l’émission et qui, à propos d’un suspect déplorait le système en place : « Malheureusement notre Constitution ne le permet pas. Pas de penthotal, pas de sérum de vérité, pas de coups, pas de torture. Nous devons attendre que Ricci craque, c’est tout ».

 

 UN ATTACHEMENT AUX PERSONNAGES

Ce qui est agréable dans les romans de Levison, c’est qu’il n’y a jamais de supers héros. Juste des gens « simples », chauffeur de taxi, caissier de supermarché, flic de base… pour lesquels l’auteur (il s’en explique très bien en interview) a de la sympathie, même si ceux-ci ne restent pas forcément dans le droit chemin (en particulier les bras cassés de Trois hommes, deux chiens et une langouste). Aucun manichéisme pour autant car Levison est bien trop intelligent pour ça. Il réussit le tour de force de présenter ses personnages en détails, leurs vies, leurs aspirations broyées par la société, leurs rêves qui ne se réaliseront jamais, leurs relations complexes… Bref, c’est fin, subtil et c’est aussi un beau portrait d’une certaine Amérique.

Pour en savoir plus

Son éditeur, Liana Levi
Le film : https://www.facebook.com/arretezmoila/

L’auteur Kem Nunn, aux Etats-Unis, où l’on apprend l’arrivée d’un nouveau livre (enfin !) et en France chez Folio