Révélations, un film noir de Michael Mann

Russell Crowe - The Insider

Michael Mann est de ces réalisateurs qui, à travers différents films, jouent depuis ses débuts avec les sous-genres du cinéma policier.

Au cours de sa carrière, il semble s’être essayé à tout ce qui se rapproche de près ou de loin du polar, et ce dès Le Solitaire (Thief) en 1981, qui suit un voleur professionnel, as des coffre-fort, contraint de pactiser avec de plus gros malfrats que lui. S’en suit la série « MTV cops » Miami Vice qu’il produit pendant six ans, avant de l’adapter sur grand écran en 2006. Par la suite, années 1980 oblige, il flirtera avec le thriller et la figure du serial killer dans Le sixième sens (Manhunter). Et avec, Public Ennemies en 2009, il s’essaie à une nouvelle catégorie, entre le biopic et le film de gangsters, sur la vie du malfrat John Dillinger, avant de traiter de la cybercriminalité avec Hacker (Blackhat) en 2015.

Michael Mann

Les coups d’éclat de Mann dans le genre policier, et ses plus gros succès, sont Heat (1995) et Collateral (2004), décrits comme ses deux grands films noirs. Ils possèdent en effet les codes du genre, se déroulent dans un Los Angeles principalement nocturne, montrent des criminels, leurs actions et ceux qui tentent de les dissuader, qu’ils soient policiers, ou Max, simple chauffeur de taxi pris dans la tourmente.

Entre ces deux réalisations, il y a eu  Révélations (The Insider) en 1999. Moins connu que ses homologues, ce film – considéré comme un film dossier, à savoir une fiction se basant sur des faits réels et conservant un fort aspect documentaire – pourrait tout autant être classé parmi les films noirs de Michael Mann.

C’est à partir d’un article de presse, The man who knew too much de Marie Brenner, dont Michael Mann s’acquitte des droits, que le film se base. Cet article paru en 1996, expose au grand public la personne du docteur Jeffrey Wigand, ingénieur au sein de Brown and Williamson, géant du tabac américain, révélant que les industriels du tabac connaissent l’addiction à la nicotine que procure la cigarette, et font même en sorte de l’accentuer.

Le film de Michael Mann met en scène cet homme, interprété par Russell Crowe - Al Pacino - The InsiderRussell Crowe, ainsi qu’un journaliste du magazine télévisuel « 60 minutes » de la chaîne CBS, Lowell Bergman joué par Al Pacino, qui lui propose de révéler de façon non anonyme ce qu’il sait. Jeffrey Wigand est alors soumis aux doutes, entre son professionnalisme de médecin qui l’encourage à révéler la vérité, et l’accord de confidentialité qu’il a signé avec la compagnie de tabac.

Certes, rien dans ce résumé ne laisse penser que ce film puisse être un film noir, voire LE film noir de Michael Mann. Révélations est d’un tout autre registre que les autres films policiers de Mann, il ne se base aucunement sur un récit criminel, ne possède pas de scènes violentes, de scènes d’action, ces personnages ne sont ni policiers ni malfrats. Il n’en reste pas moins qu’il est le film le plus critique et le plus politique de son auteur. C’est un film sous tension, représentant la recherche acharnée de deux hommes pour faire reconnaître la vérité, à savoir le crime à grande échelle d’industriels.

Il y a bien un enquêteur dans Révélations, le journaliste Lowell Bergman est l’homme qui va au devant, cherche des sources, prépare les dossiers qui feront le magazine d’information le plus regardée des Etats-Unis. Lorsqu’il reçoit des papiers confidentiels provenant d’un industriel du tabac, il se met en quête d’une personne capable d’expliquer et de synthétiser ces documents, et rencontre le docteur Jeffrey Wigand. Celui-ci vient d’être renvoyé par Brown et Williamson, mais est toujours sous le joug d’un accord de confidentialité avec son ancienne entreprise. Lowell Bergman voit dans cet homme tourmenté le témoin d’un scandale de santé publique, et fera tout ce qui est en son pouvoir pour qu’il puisse parler et révéler ce qu’il sait malgré la pression de ses anciens employeurs.

Russell Crowe - Al Pacino - The Insider

La relation des deux hommes tient à une mince confiance, mise à mal par la paranoïa grandissante de Jeffrey Wigand. Car plus l’idée de parler publiquement le tente, plus les menaces contre sa personne et sa famille sont manifestes. C’est également dans cet aspect que Révélations est identifiable à un film noir, car Mann filme une violence, non pas physique mais intrinsèque aux situations que vit le personnage de Jeffrey Wigand. La peur qu’il ressent face aux menaces, aux diverses pressions de la part de Brown and Williamson Russell Crowe - The Insiderest une peur communicative, que ressent aussi le spectateur. Et ces pressions mises en scène dans de brillantes atmosphères de suspense sont d’une violence beaucoup plus percutante que toutes les scènes de braquage et de fusillade que l’on peut croiser dans Heat et Collateral, elle vient saisir le spectateur, luimontrer un quotidien proche où tout est aliéné et où tout peut arriver.

A travers le parcours de ces deux personnages Michael Mann nous expose une société sclérosée et hypocrite, où la vérité est dissimulée au profit de l’argent et du pouvoir. Révélations se saisit de son spectateur et lui dévoile le fonctionnement d’un système, la corruption qui y est à l’oeuvre, et la menace qu’il représente. Le crime dans ce film noir est commis par une industrie multimillionnaire, au fort lobbying, qui participe à l’addiction et à la mort de milliers de personnes chaque année, en toute conscience. Leur crime est aussi leur hypocrisie, leur corruption, le chantage et les pressions, ainsi que les millions de dollars dépensés chaque année en poursuites judiciaires pour la défense de leurs intérêts.

Par le personnage de Lowell Bergman, c’est le monde des médias qui est dévoilé, et là aussi la corruption qui y est à l’oeuvre. Ainsi, en dévoilant ces différents faits, Révélations  vient bouleverser les mythes des Etats-Unis, apporter une critique politique et sociale au système qui produit, engrange, et accepte ces dérives.

Pour aller plus loin

Une interview vidéo de Michael Mann à propos de Révélations (en anglais).
L’article de Marie Brenner, The Man who knew too much (en anglais).