Interview David Vann

David Vann - Crédit photo Diana Matar David Vann - Crédit photo Diana Matar

David Vann, la nature, la famille, les drames, les armes et la violence.

L’homme est charmant et a une façon désarçonnante de parler des choses les plus horribles de manière naturelle et gaie, voire franchement drôle. Il revient sur son parcours littéraire et personnel, dont on comprend mieux la corrélation à la lecture de Dernier jour sur terre.

 

L’HOMME

Né en Alaska en 1966, David Vann obtient un succès fulgurant en France avec son premier livre, Sukkwan Island (Prix Médicis étranger). Son œuvre noire, à la nature omniprésente, est entièrement traduite chez Gallmeister.

 

ÉCRITURE

Vous dites écrire sans plan, mais j’ai cru lire que vous étiez passé par les ateliers de Creative Writing, qui sauf erreur de ma part, prônent le contraire. Alors que pensez-vous de ces ateliers ?
Effectivement, lorsque je prenais ces cours, on m’avait enseigné que 95% du temps d’un écrivain consistait à réécrire ce qu’il venait d’écrire, que tout était dans la révision des textes. Pour moi, il n’y a rien de vrai par exemple. Dans Goat Mountain, mon livre le plus récent traduit en France, il n’y a pas un paragraphe que j’ai enlevé, ajouté ou déplacé. Le livre est exactement comme je l’ai écrit. J’ai fait des corrections au niveau des phrases, modifié l’ordre des mots, ajouté ou supprimé quelques uns. Mais la structure est exactement celle que j’ai écrite. J’écris très vite, j’écris à la vitesse où je pense, à la vitesse où mes mains sont capables de taper sur le clavier. Si j’y pense un peu plus, il n’y a même pas une phrase que j’ai réécrite, le travail s’est juste fait au niveau des mots, c’est tout. Je ne pensais absolument pas que ça serait comme ça que j’écrirais.

David Vann Goat MountainSukkwan Island écrit en 17 jours, Goat Mountain écrit très rapidement. Est-ce une constance chez vous ?
J’ai écrit 7 livres en 7 ans. Cela m’a pris pour chaque livre, 6 mois d’écriture au quotidien chaque matin. Pour moi c’était très facile et je me demandais toujours pourquoi les écrivains étaient en train de se plaindre [rires], car finalement c’était un boulot simple. Mais cette année, je suis en train de me battre avec un roman et je me souviens pourquoi tout ceci m’avait semblé difficile à une époque [rires]. Mais je pense que si ces livres sont venus de manière si facile, c’est parce je les portais en moi depuis un moment. Goat Mountain, par exemple, est le même matériau que la première nouvelle que j’ai écrite. Pour Désolations, j’en avais déjà écrit 50 pages 9 ans auparavant. Comme dit le proverbe anglais, je prenais les fruits les plus accessibles de l’arbre.

On pourrait appliquer à la plupart de vos romans la remarque du Guardian qui dit très justement « Sukkwan Island tient à la fois de l’autobiographie la plus sincère et de la fiction la plus pure ». Quelle est votre vision de l’écriture, que cherchez vous lorsque vous écrivez ?
Je cherche un petit grain de folie dans chaque page, j’essaie de laisser parler mon inconscient. J’ai ces histoires de famille en moi, cela fait des décennies qu’elles m’habitent. J’ai énormément de chances car je viens d’une famille où il y a eu cinq suicides et un meurtre [sourire], beaucoup de divorces et de faillites, me donnant de nombreux sujets pour occuper mon esprit. J’ai aussi eu la chance de vivre dans des lieux exceptionnels, que ce soit l’Alaska ou les régions rurales au nord de la Californie. Ces paysages magnifiques ont énormément d’importance pour moi et façonnent mon écriture. J’ai aussi des influences me venant de tout ce que j’ai lu et étudié. Je traduis des textes du latin et du vieil anglais, qui sont les deux langues source de l’anglais moderne, ce qui me permet de réfléchir à la structure de la langue et au style. Ces influences familiales et littéraires se rencontrent lorsque je m’assois pour écrire et je n’ai pas besoin de réfléchir au style que je vais employer car c’est mon inconscient qui le fait. Il s’exprime et donne un sens à ce que j’écris qui dépasse mon entendement à ce moment-là. La transformation se fait dans le paysage. C’est dans les paysages que j’arrive à exprimer des choses. C’est lié à une grande tradition littéraire américaine où l’on parle des paysages et de l’influence des territoires. Pour moi, le paysage fonctionne comme un test de Rorschach – vous savez ces tâches d’encre dans lesquelles le psychanalyste peut voir quelque chose. Et bien de la même manière, le paysage n’a pas de sens en soi, mais la manière dont je le décris va lui donner un sens.

 

FAMILLE

David Vann ImpursLa famille est extrêmement présente dans votre œuvre. Comment s’organise le travail autour d’elle ?
Je me considère comme un écrivain néo-classique. J’écris de la tragédie grecque, comme on le fait depuis 2500 ans. Les grecs savaient que la famille était ce qui nous faisait et nous défaisait. Ce que j’aime particulièrement dans la tragédie grecque, c’est que les personnages agissent de manière inconsciente, hors de tout contrôle. Ils n’ont pas la conscience de ce qu’ils font. Dans la tragédie grecque, les personnages – protagonistes et antagonistes – ne sont pas ennemis, ils ne se détestent pas. Au contraire, ils s’aiment, mais n’arrivent pas à ne pas se faire de mal. Je pense que la grande question de la tragédie grecque est pourquoi se fait-on du mal alors qu’on s’aime. Ma famille s’intègre tout particulièrement dans ce contexte. C’était aussi une famille de menteurs. On se racontait beaucoup de mensonges, des petits comme la taille des pissons pêchés, des plus grands sur les sujets plus graves comme qui était responsable du suicide de telle ou telle personne. Il était inévitable que ma famille se retrouve dans mon travail car elle correspond à toutes es caractéristiques sont j’ai besoin pour écrire ce genre de romans.

 

PAYSAGE

David Vann Goat MountainLa formule fondamentale de Ron Rash est « le paysage est le destin, c’est-à-dire que la personne que vous êtes, est générée par l’endroit ou vous vivez. Donc l’endroit où vous vivez, le paysage qui est le vôtre, qui vous entoure, conditionnent votre façon de voir le monde. Vous êtes la personne que vous êtes suivant le lieu où vous habitez. Si vous vivez à la montagne, avec la verticalité que ça impose, vos sentiments ne seront pas les mêmes que quelqu’un qui est à face à la mer, qui va avoir une vision et une perception du monde entièrement différente » Qu’en pensez-vous
C’est vrai. J’ai eu beaucoup de chance de grandir en Alaska, qui est un endroit immense et magnifique. Mais c’est aussi un endroit qui fait peser énormément de pression sur les gens qui l’habitent et c’est l’état des Etats-Unis où il y a le plus haut taux de suicide car c’est un territoire extrêmement sombre, désolé, où l’on peut ressentir la solitude de manière intense, et qui est très froid. Les gens qui y vivent sont un peu bizarres. En plus, il y a beaucoup plus de femmes qui y vient que d’hommes. Une blague dit que les chances de trouver un homme pour une femme en Alaska sont très grandes, mais les hommes qui sont en Alaska ne sont pas une chance [rires].

 

ARMES

David Vann Dernier Jour sur terreSauf dans Impurs les armes et leur maniement sont omniprésents dans votre œuvre. Parlez-nous de votre rapport aux armes (vous dites avoir reçu très tôt votre premier fusil, vous expliquez les chasses en détail dans Goat Mountain…)
J’ai grandi avec des armes. Quand on est gamin, c’est très très drôle de tirer sur des choses. J’ai tiré sur un nombre incalculable de canards, d’oies, d’écureuils. Je crois que j’en ai tué une centaine, et j’en ai gardé plus de cinquante peaux car je voulais me faire une toque et une veste de trappeur [rires]. Après le suicide de mon père – un suicide à l’arme à feu – ma famille a trouvé que c’était une bonne idée de me léguer ses armes. On m’a offert une carabine magnum 380 qui servait pour la chasse aux ours, une carabine 30/30 comme dans les westerns qui pouvait servir pour tuer des gens et des flingues identiques à ceux que la police portait – bref toute l’artillerie. Pendant trois ans, les armes ont été ma thérapie, je ne suis pas allé voir de thérapeute, je tirais sur des choses.
J’ai essayé de lutter contre le lobby des armes à feux aux Etats-Unis. J’ai écrit un livre parlant d’une tuerie dans une Université américaine [Dernier jour sur terre]et me suis battu comme je pouvais contre la possession d’armes à feu. Mais c’est un combat perdu d’avance. Et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté les Etats-Unis il y a quelques années. On ne peut pas mener ce combat. Le lobby des armes m’a appelé « le diable », ils avaient un blog sur lequel ils avaient fini leur diatribe contre moi en disant « je te rejette et te chasse d’ici », comme dans une formule d’exorcisme. Le lobby des armes à feu a gagné puisqu’en 2008 une loi est passée donnant libre cours à toute possession d’armes aux Etats-Unis.
Lorsqu’il y a eu cette tuerie au Connecticut, Obama a essayé de rétablir un semblant de contrôle, mais c’était peine perdue car la décision de la Cour Suprême avait déjà été prise pour abolir toute limite sur ce contrôle des armes. C’est aujourd’hui légal dans certains Etats, d’être un vétéran de l’armée – et il se trouve que tous les tueurs de masse aux Etats-Unis ont un passé militaire, car c’est là que ces gens ont appris à tirer sur des gens sans la moindre émotion – d’avoir un passé de troubles mentaux, d’être passé par la prison et d’être dans un bar en train de boire une bière avec un flingue chargé sur vous. Si vous regardez les récentes attaques à Paris, nous avons plus de morts chaque semaine aux Etats-Unis par arme à feu depuis des années. Nous sommes une zone de guerre depuis des années.

Propos recueillis par Christophe Dupuis en 2015 – Traduction Marie Anne Lacoma & Oliver. Gallmeister (Merci à DOA pour la précision à propos des armes à feu).

Ceci est un extrait d’une interview de David Vann bien plus complète à paraître dans la revue AAARG !

Pour aller plus loin

Site de David Vann
Site des Editions AAARG !
Site des Editions Gallmeister