Antiviral, récit d’une fascination

Caleb Landry Jones

C’était en février 2013, il y avait le nouveau film de ce réalisateur incontournable qui était sorti depuis quelques semaines, et tout le monde se devait d’aller le voir. Parvenir à pénétrer dans une salle bondée pour voir « ce nouveau film de » c’était toute une aventure, il fallait braver les longues files d’attente se prolongeant jusque sur le trottoir du cinéma, et survivre au froid, mais chacun, critiques, amis, facteurs et épiciers, vous assuraient que ce film était le Graal…. Je l’ai détesté.

Et durant le long supplice qu’a été ce visionnage, je n’ai pensé qu’à une chose, rentrer chez moi pour revoir la bande-annonce qui m’avait captivée avant le début de la séance.

Cette bande-annonce, c’était pour Antiviral, premier film de Brandon Cronenberg ; deux minutes de vidéo totalement hypnotiques, au rythme et à la tension soutenus, et habitées par cet acteur roux, magnétique et totalement inconnu. De quoi exercer une fascination sur ma personne pendant des jours, avant d’aller se confronter au film en salles, car, qui fait vraiment confiance à une bande-annonce ?

 

« Les célébrités ne sont pas des gens mais des hallucinations collectives. »

Le film débute par une immense affiche publicitaire où figure le visage d’une femme blonde, rayonnante. À l’opposé de l’homme planté devant cette même affiche, qui, dans le froid et la grisaille, prend sa température, thermomètre à la bouche.
Ce sont les services de la clinique Lucas que vend cette publicité, entreprise dans laquelle travaille Syd March, l’homme au thermomètre. Ce que propose cette clinique est un produit que, spectateurs, nous avons la chance de ne pas connaître. Car dans le monde du film, pourtant si proche du nôtre, la fascination pour les célébrités n’a fait que croître, et pour être au plus proche de ses idoles, il est désormais possible d’acheter leurs maladies. Celles-ci sont vendues par les stars aux compagnies telles que la clinique Lucas, qui, par le Caleb Landry Jonesbiais d’une machine complexe enlève toute possibilité de contagion, et propose ensuite à ses clients une luxueuse contamination.

Syd March, en costume-cravate, prélève et injecte ces virus pour le compte de la clinique. Mais il travaille aussi en solo, revendant au marché noir les nouvelles maladies, les injectant dans son propre corps pour les sortir de son lieu de travail.

Il est envoyé un jour récupérer un échantillon de la nouvelle maladie contractée par Hannah Geist, l’icône glamour figurant sur les affiches publicitaires. A la suite de quoi il s’injecte, bien entendu, une partie du sang prélevé pour ses activités illicites. Quelques jours après, alors que le virus le diminue de plus en plus, Hannah Geist est déclarée morte des suites de cette maladie. Syd March se retrouve la proie du marché noir qui recherche activement ce virus mortel, mais aussi au milieu d’une machination qui le dépasse, où il doit trouver pour sa propre survie d’où vient ce virus et quel est son antiviral, avant d’en mourir lui aussi.

Esthétique de la contamination

Nous pourrions bien sûr parler de la filiation entre le réalisateur et scénariste Brandon Cronenberg, et son père David, maître du cinéma fantastique. Il est certain qu’il y a dans Antiviral, des éléments propres au cinéma du paternel, mais alors que ce dernier optait bien souvent pour le registre gore, le fils au contraire prend le parti de l’esthétisme.Caleb Landry Jones

Malgré l’omniprésence du sang, et un habile traitement de l’angoisse, Antiviral est loin d’être un film d’horreur. Le corps, la peau, le sang, mais aussi les matières et les textures ont la part belle dans le film. Ils y sont filmés cliniquement, souvent au plus proche, mais jamais de façon effrayante. C’est une plongée dans l’organique que propose Brandon Cronenberg, que le spectateur puisse ressentir cette manche en soie qui remonte le long d’un bras nu, l’aiguille qui s’insère doucement au creux du coude.

Évoluant toujours à la limite de l’étrangeté, Antiviral est une œuvre totale, parfaite symbiose entre le son et l’image, la musique industrielle de E.C. Woodley, venant conforter les situations inquiétantes.

Servi par un casting assez méconnu, à l’exception de Malcolm McDowell, le Alex d’Orange Mécanique de Stanley Kubrick, le film offre un superbe rôle à Caleb Landry Jones. Jouant le personnage de Syd March, il est de tous les plans, passant de l’introversion à la furie, avec la même prestance. Pour son premier rôle principal au cinéma, le seul encore jusqu’à maintenant, Caleb Landry Jones signe une prestation magnétique et troublante.

Caleb Landry Jones

Le propos d’Antiviral n’est peut-être pas tant une critique du star-system et de ses dérives, qu’une autopsie de la fascination. Cet étrange état, où paralysé par ce que l’on voit, il nous faut y succomber, et qu’il soit nôtre. C’est aussi, et surtout, un superbe exercice de style cinématographique, une œuvre fascinante.

Pour aller plus loin


Antiviral sur IMDb
Un article sur le prochain projet de Brandon Cronenberg.